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Dépôt de haches polies

dépôt de haches polies - Bernon
Dépôt de 17 haches - Bernon, lieu-dit « Le Mouillarien » (Arzon, Morbihan) - Fin Ve millénaire © GPRMN/MAN/Loïc Hamon

UN TRÉSOR DE JADE SOUS LA PIERRE

C’est au cours de travaux agricoles, en 1893, qu’un paysan de la presqu’île de Rhuys découvre fortuitement un lot de 17 grandes haches en pierre polie, soigneusement disposées sous une pierre plate, dans une cavité aménagée de pierres sèches. Le Dr. de Closmadeuc, érudit local et témoin indirect de cette découverte, rapporte que les haches étaient disposées verticalement, tranchant vers le haut, en cercle serré, dans ce qu’il décrit comme un aménagement intentionnel.

Rapidement acquis par un officier de santé de Sarzeau, cet ensemble exceptionnel est signalé à Alexandre Bertrand, alors directeur du musée des Antiquités nationales à Saint-Germain-en-Laye, qui se précipite à Vannes et en fait l’acquisition en février 1894.

DES HACHES DE PRESTIGE

Les haches de Bernon mesurent entre 14,1 et 29,2 cm. Elles sont toutes taillées dans des roches métamorphiques alpines (jadéite essentiellement, parfois néphrite) et sont soigneusement polies sur toute leur surface. Ce polissage très fin leur donne un éclat presque métallique, qui confère à l’ensemble une impression de luxe et de solennité. La plupart sont non perforées, mais plusieurs présentent un trou au talon, un détail rare qui évoque des usages particuliers : port cérémoniel, suspension, ou symbolisme graphique. Cette perforation se retrouve aussi, dans le Morbihan, sur des exemplaires des tumulus de Saint-Michel à Carnac ou du Mané-er-Hroëc à Locmariaquer, ainsi que dans la gravure de la dalle de Gavrinis, qui en témoigne iconographiquement.

Les formes appartiennent à la famille typologique dite carnacéenne, bien représentée dans l’ouest de la France au Néolithique moyen. Aucun des objets ne présente de trace d’usage (chocs, émoussement, polissage secondaire), ce qui confirme une fonction non utilitaire, à forte charge symbolique. Ces haches ne sont pas des outils, mais des objets de prestige et de représentation sociale.

UNE ORIGINE ALPINE ET DES RÉSEAUX LOINTAINS

Les analyses pétrographiques et spectroradiométriques menées dans le cadre du programme européen JADE dirigé par Pierre Pétrequin ont démontré que les haches de Bernon avaient été fabriquées à partir de jade et de néphrite provenant des gisements du Mont Viso, dans les Alpes italiennes, situés à plus de 1 200 km du Morbihan. Elles ont circulé au sein de réseaux à longue distance, empruntant probablement la vallée du Rhône puis les routes atlantiques, pour aboutir en Armorique. Le dépôt de Bernon s’insère ainsi dans un phénomène plus vaste de circulation de biens prestigieux daté de la fin du 5e millénaire et du début du 4e millénaire avant J.-C, phénomène qui touche en particulier la sphère mégalithique armoricaine mais qui est également bien documenté dans toute l’Europe occidentale.

OBJET SACRÉ, POUVOIR ET MÉMOIRE

L’absence de contexte funéraire ou architectural immédiat, conjuguée à l’agencement circulaire des haches sous dalle, invite à une lecture rituelle ou votive.

Ce dépôt pourrait correspondre à une offrande à caractère sacré, relevant d’une cérémonie collective ou d’une mise en retrait volontaire d’objets prestigieux, comme le proposent les travaux de Pierre et Anne-Marie Pétrequin à partir de comparaisons ethnoarchéologiques en Nouvelle-Guinée. Dans ces sociétés, la grande hache polie n’est jamais un simple outil : elle est un symbole de statut, de valeur ancestrale et d’alliance entre groupes. Par analogie, les haches de Bernon témoigneraient d’une représentation sociale du prestige, matérialisée dans un dépôt stable, durable et non récupérable, signe fort d’un sacrifice de richesse.

L’ensemble de Bernon, par son homogénéité, sa composition, sa richesse matérielle et sa localisation en bordure du golfe du Morbihan , constitue un jalon fondamental dans l’étude de la symbolique néolithique de l’Ouest européen. Il s’inscrit dans un système idéel, où la hache n’est plus outil, mais objet-signe, marqueur de pouvoir, d’échange, de mémoire.

UN JALON DE L'EUROPE NÉOLITHIQUE

Aujourd’hui, le dépôt de Bernon figure parmi les ensembles emblématiques du Néolithique européen, tant pour la qualité des objets que pour leur valeur documentaire. Il illustre la complexité des échanges à longue distance, la capacité de certaines sociétés à concentrer et manipuler des objets de prestige, et la dimension symbolique forte de la hache au sein des cultures mégalithiques atlantiques.

Notice rédigée par Rolande Simon-Millot


BIBLIOGRAPHIE

PÉTREQUIN, Pierre et al. (dir.). JADE 1 : grandes haches alpines du Néolithique européen, Ve et IVe millénaires av. J.-C. 2 vol. Cahiers de la MSHE Ledoux, 17. Dynamiques territoriales, 6. Besançon : Presses universitaires de Franche-Comté, 2012, 1520 p.

PÉTREQUIN, Pierre, GAUTHIER, Estelle, PÉTREQUIN, Anne-Marie (dir). JADE 2 : objets-signes et interprétations sociales des jades alpins dans l'Europe néolithique. 2 vol. Cahiers de la MSHE Ledoux, 27. Dynamiques territoriales, 10. Besançon : Presses universitaires de Franche-Comté, 2017, 1466 p.

PÉTREQUIN Anne-Marie, PÉTREQUIN Pierre. Objets de pouvoir en Nouvelle-Guinée : approche ethnoarchéologique d'un système de signes sociaux. Catalogue de la donation Anne-Marie et Pierre Pétrequin. Paris : Réunion des musées nationaux - Grand Palais, 2006, 551 p.

PASSILLÉ, Jules. Découverte de Bernon (près Arzon), presqu’île de Rhuys (Morbihan), 18 décembre 1893. Bulletin de la Société polymathique du Morbihan, 1894, p. 3-6.