Le Bâton Percé de la grotte du placard

 

Un bâton percé énigmatique

 

Ce grand bâton percé, façonné dans du bois de renne et sculpté en ronde-bosse, est sans doute l’un des plus beaux objets d’art magdaléniens que l’on connaisse. C’est aussi l’un des plus énigmatiques, puisque la tête animale représentée peut être interprétée de deux façons différentes. Certains y voient la figuration d’un renard, avec son museau pointu, sa bouche marquée d’une profonde incision et ses yeux en forme d’amande, traités en léger relief. Mais, pour la plupart, les traits gravés qui scandent le pourtour supérieur de la perforation semblent évoquer les anneaux des cornes d’un bouquetin. La tête de l’animal est alors merveilleusement inscrite dans la forme de l’outil, avec laquelle elle semble littéralement fusionner. De plus, les traits gravés se poursuivent sur toute la longueur du manche du bâton percé, dans un véritable jeu entre détail figuratif et motif ornemental.

 

Découvert par Arthur de Maret à la fin des années 1870 dans la grotte du Placard en Charente, cet objet d’art pourtant très abouti n’a guère été étudié ni publié. Il illustre parfaitement l’histoire complexe et paradoxale de la collection à laquelle il appartient.

 

 

 

 

 

 

 

Les fouilles Jean Fermond et Arthur de Maret

En 1870, Jean Fermond, secrétaire de la mairie de Rochefoucauld, vient de commencer des fouilles archéologiques dans la grotte du Placard à Vilhonneur, en Charente. Dès le mois de mai 1870, il expédie à Gabriel de Mortillet, attaché de conservation au jeune Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, une caisse d’objets provenant de ces explorations. En effet, Jean Fermond et Gabriel de Mortillet comprennent rapidement que, par la quantité et la qualité des objets récoltés, la grotte du Placard doit être considérée comme un des ateliers magdaléniens les plus importants qui aient été découverts.

En 1878, un jeune érudit, Arthur de Maret, reprend les fouilles dans la grotte du Placard. Ses premières observations confortent les subdivisions chronologiques de la Préhistoire proposées par Gabriel de Mortillet. Le mobilier recueilli n’est décrit que très brièvement ; il est cependant fait mention de l’industrie lithique solutréenne et de l’exceptionnelle industrie osseuse magdalénienne. Il faut attendre 1907 pour qu’une description plus précise des objets soit publiée par Adrien de Mortillet, dans le cadre du compte-rendu du 2ème Congrès Préhistorique de France.
Au moment de cette publication qui fait date pour la grotte du Placard, un quart de siècle après le décès prématuré d’Arthur de Maret en 1891, la collection de Maret est encore méconnue, comme le signalent Gabriel et Adrien de Mortillet, et toujours conservée par la veuve d’Arthur de Maret, qui envisage de la vendre. Avec les Mortillet, père et fils, un certain nombre de préhistoriens s’inquiètent du devenir de cette collection, qu’ils souhaitent faire acquérir par l’État.

 

 

 

 

La « bataille de l’Aurignacien »

Il faut dire ici que la collection de Maret provenant de la grotte du Placard bénéficie d’un fort regain d’intérêt, dans le contexte de la querelle scientifique, dite « bataille de l’Aurignacien », qui oppose Adrien de Mortillet et l’abbé Henri Breuil. En effet, la stratigraphie de la grotte du Placard confirme les subdivisions du Paléolithique moyen et supérieur proposées par Gabriel de Mortillet : Moustérien, Solutréen et Magdalénien, l’Aurignacien n’étant qu’un faciès du Solutréen supérieur. Afin de défendre la chronologie établie par son père, Adrien de Mortillet essaie de tirer parti de l’absence
de l’Aurignacien à la grotte du Placard pour combattre, avec une certaine virulence, les idées de l’abbé Breuil, qui voit l’Aurignacien se situer entre le Moustérien et le Solutréen. L’histoire donnera raison à ce dernier.
Quelques années plus tard, l’abbé Breuil utilisera également le mobilier de la grotte du Placard pour étudier la transition entre le Solutréen et le Magdalénien, ainsi que les subdivisions du Magdalénien. Le gisement joue donc un rôle fondamental dans les discussions relatives à la chronologie du Paléolithique supérieur.

 

 

 

Des collections nombreuses et dispersées

En 1909 et 1910, la veuve de Maret vend au Musée des Antiquités nationales une collection de céramiques préhistoriques et protohistoriques provenant de la grotte du Placard, puis une partie du mobilier moustérien, solutréen et magdalénien. Le Muséum national d’Histoire naturelle à Paris achète également des séries solutréennes et magdaléniennes. En 1912, dans un article consacré au Solutréen inférieur de la grotte du Placard, Adrien de Mortillet explique que la collection Arthur de Maret a été dispersée entre plusieurs institutions, mais aussi entre divers particuliers. Par la suite, d’autres séries provenant de la grotte du Placard entrent au Musée des Antiquités nationales, données ou vendues par différents préhistoriens : Henri Breuil, Paul Raymond, Louis Capitan, Raoul Daniel... Les nombreuses acquisitions et inscriptions à l’inventaire nous racontent ainsi l’histoire mouvementée de ce gisement et de son mobilier.