L'épée de Plougrescant
L’épée de Plougrescant est une arme hors norme, tant par ses dimensions que par son poids. Pesant plus de 2 kg et dépourvue de poignée ou même de système d’emmanchement;
UNE DÉCOUVERTE ENTRE TERRE ET MER
La découverte de l’épée est documentée par les lettres de Joachim Gautlier du Mottay, correspondant de la Commission de Topographie des Gaules. Créée en 1858 sur ordre de Napoléon III, cette commission a pour but de rassembler les traces matérielles du passé sur le territoire national. Grâce à ce savant des Côtes-du-Nord, nous savons que l’épée a été découverte à l’occasion de travaux agricoles en 1845 sur la commune de Plougrescant, sur les côtes de la Manche. Bien que le lieu exact de la découverte ne soit pas connu, les indications semblent qu’il pourrait s’agir du lieu-dit « Goas Caradec », non loin d’un tumulus de l’âge du Bronze et d’une source, lieu propice aux dépôts de l’âge du Bronze. L’arme a ensuite été vendue successivement à plusieurs collectionneurs bretons avant d’être reléguée dans un grenier, puis de passer entre les mains de Joachim Gautlier du Mottay grâce à qui elle est acquise par le MAN en 1867.
UN SIMULACRE D'ÉPÉE
L’épée est une invention de l’âge du Bronze permise par le développement de la métallurgie qui permet la production de longues lames impossibles à obtenir avec d’autres matériaux. En Europe occidentale et notamment en Bretagne, les épées se développement particulièrement à partir de 1700-1600 av. J.-C. Les épées standards sont alors des rapières, armes d’estoc dotées d’une lame à la pointe très effilée et à la large base sur laquelle est fixée une poignée en bronze ou en matières périssables, comme le bois. Ces poignées tiennent à l’aide de rivets métalliques, dont le nombre est compris entre 2 et 6. Les lames sont habituellement décorées de filets, fins sillons ou fines nervures parallèles aux tranchants. L’épée de Plougrescant reprend certains de ces éléments en les transposant dans une épée disproportionnée. La large base de la lame est endommagée et pouvait être de forme trapézoïdale ou arrondie, comme les rapières du Bronze moyen. En revanche, elle n’est pas percée de trous de rivet et ne peut donc être emmanchée. Les tranchants sont factices et simplement matérialisés par des biseaux qui évoquent une lame affûtée, ce qui n’est pas le cas. Finalement, le décor de filets est lui aussi évoqué par deux bandes plates qui se rejoignent à proximité de la lame. Il ne s’agit donc pas d’une véritable arme mais d’un simulacre d’épée, un objet non fonctionnel reprenant certains éléments stylistiques caractéristiques des épées du Bronze moyen de part et d’autre de la Manche.
LES ÉCHANGES TRANSMANCHE
L’épée de Plougrescant n’est pas une pièce unique. Elle appartient à un groupe de six épées hors normes similaires, dont deux proviennent d’Angleterre, deux des Pays-Bas et une dernière de France à Beaune (Côte-d’Or). Ces objets forment un ensemble homogène qu’il s’agisse de leur aspect, de leurs dimensions exagérées ou encore de leur absence de fonctionnalité en tant qu’épée. S’il n’est pas possible de déterminer si ces objets proviennent d’un même atelier, elles témoignent quoiqu’il en soit de l’existence de populations partageant des pratiques et croyances communes dans l’espace Manche-Mer du Nord et valorisant l’épée comme marqueur social et/ou sacré. L’homogénéité culturelle dans cette aire géographique est soulignée par la circulation d’autres types d’objet à travers la Manche, comme les épées du type Tréboul-Saint-Brandan ou les rapières à base trapézoïdale dont dérivent les simulacres d’épées comme celui de Plougrescant.
Notice rédigée par Rolande Simon-Millot
BIBLIOGRAPHIE
Amkreutz, L. et Fontikn, D. dir. (2024) – Larger than life. The Ommerschans hoard and the role of giant swords in the European Bronze Age (1500-1100 BC), Leyde : Sidestone Press.
LIEN UTILE
Présentation dans le cadre de l'objet du mois
Matières et techniques
Alliage cuivreux (bronze)
Origine et date
Plougrescant (côtes d'Armor)
Bronze moyen, vers 1600-1300 av J.-C.
Dimensions
L. 66,5 cm ; l. 17,8 cm ; masse 2,2 kg
Acquisition
Achat, 1867
Numéro d’inventaire
MAN 7600