La Dame de La Colombine
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Une parure mystérieuse, une tombe opulente, un monde disparu : la sépulture 101 de La Colombine nous livre l’image d’une élite féminine active à la fin du IIe millénaire avant J.-C.
CHRONIQUE D'UNE DÉCOUVERTE DE SAUVETAGE
Le 10 juillet 1938, dans le petit village de Champlay, en bordure de la vallée de l’Yonne, Georges Bolnat, instituteur passionné d’archéologie, est alerté en urgence par les ouvriers d’une sablière locale. Au détour d’un godet, un bracelet et quelques os apparaissent : c’est le signal d’une nouvelle tombe dans la nécropole de La Colombine.
Avec les moyens du bord mais une remarquable rigueur, Bolnat s’engage dans une fouille de sauvetage. Depuis plusieurs années, chaque été, il étudie ce site déjà partiellement pillé et fouillé depuis le 19e siècle, mais il n’a jamais rien vu de tel ! En quelques heures, il met au jour une sépulture féminine exceptionnellement bien conservée, enfouie à faible profondeur, dans une fosse de deux mètres sur quatre-vingt centimètres. Le corps repose sur le dos, bras allongés, tête à l’ouest, pieds à l’est. L’ensemble est soigneusement documenté dans son carnet de fouille, accompagné d’un dessin original d’une grande valeur descriptive, publié après sa mort, en 1957.
Cette sépulture, numérotée 101, s’impose comme l’une des plus riches tombes féminines du Bronze final en Bourgogne.
UNE FEMME PARÉE POUR L'ÉTERNITÉ
La défunte a été inhumée avec un mobilier funéraire d’une richesse et d’un raffinement rares pour le Bronze final. Son corps, intégralement paré, témoigne d’un statut éminent, sinon aristocratique.
Qui était-elle ? Son âge est incertain. Il est donné à titre indicatif par Georges Bolnat (environ 50 ans), mais n’a pas été établi par une analyse ostéologique complète. Il s’agit d’une estimation visuelle et empirique, fondée sur la taille et l’apparente robustesse des os (notamment du bassin et du fémur), l’usure articulaire et le contexte général de la sépulture (présence d’une parure adulte très développée). Elle doit être considérée avec prudence, car elle n’est pas le résultat d’une étude scientifique normalisée selon les standards actuels.
Autour de ses tibias, deux jambières dont les spirales en bronze ornaient autrefois ses mollets, signent son statut élitaire. Le long de ses jambes et des cuisses, 47 tubes en tôle de bronze, sont dispersés évoquant un vêtement disparu, une possible jupette comme celle portée par la jeune fille d’Egtved. Au niveau des fémurs, 55 appliques circulaires suggèrent un vêtement de cérémonie complexe, peut-être réservé à la danse ou aux rituels. Enfin à des perles d’ambre et de verre s’ajoutent plusieurs bracelets au décor géométrique complexe, à base de lignes croisées ou d’incisions formant des carrés ou losanges croisés, pouvant évoquer visuellement l’Union Jack, le drapeau britannique (lequel n’a évidemment aucun lien culturel avec ces artefacts). Une étonnante épingle longue de 507 mm, à tête discoïdale décorée, repose en travers de la poitrine. Deux boucles d’oreilles spiralées, de tailles inégales, se trouvent de part et d’autre du crâne. Un vase et des côtes de sanglier, déposés près de la hanche, complètent l’ensemble, suggérant une offrande alimentaire.
UN OBJET MYSTÉRIEUX
L’élément le plus marquant de cette sépulture était quant à lui disposé près de la main droite de la défunte, un peu en-dessous de la hanche : il s’agit d’une « défense » de sanglier (plus spécifiquement une canine de cochon domestique ou sauvage) longue de 23 cm, enchâssée dans une résille en fils de bronze torsadés, qui étaient autrefois d’une belle couleur dorée. Enroulés sur eux-mêmes et pour certains regroupés en rubans, ces fils entourent la canine et l’enserrent dans une maille lâche qui laisse voir la blancheur de l’émail. À chaque extrémité de la dent, une sorte d’anse en fil de bronze permettait de l’accrocher à la ceinture. De petites spirales se déploient au bout des fils bordant la partie inférieure de la canine formant comme un liseré. Enfin, la racine de la dent est protégée par une plaque en bronze décorée de pointillés exécutés au repoussé. Les spécialistes ont été longtemps divisés au sujet de son utilisation : pectoral, diadème ? Ces deux hypothèses se heurtent à son positionnement dans la tombe, au niveau de la hanche droite, et au fait que les rares exemples connus ont tous été retrouvés au bas du torse. C'est pourquoi on estime aujourd’hui qu’il pourrait plutôt s’agir de l’élément principal d’un support complexe, suspendu à une ceinture ou à un vêtement.
DES FEMMES DE POUVOIR AU BRONZE FINAL
La défunte de Champlay n’était en effet pas la seule détentrice connue d’une parure en dent de sanglier. La nécropole contemporaine de Barbuise-La Saulsotte (Aube) a livré pas moins de huit exemplaires, tous issus de tombes féminines. L’une des sépultures contenait trois individus dont une femme accompagnée de ce type de pendentif, associé à de nombreuses perles en ambre réparties sur tout le corps, sans doute cousues à un vêtement. Jusqu’à présent, pour la plupart, ces pièces ont été découvertes en France, dans la région de l’interfluve Seine-Yonne. Toutefois, en 1998, une pièce très similaire a été découverte en Allemagne, à Karlsruhe-Neureut. Elle est actuellement conservée au Badisches Landesmuseum à Karlsruhe. Peut-être cet objet mystérieux signale-t-il la place croissante prise par les femmes au sein des élites. À partir de la fin du XVe siècle av. J.-C., on constate en effet l’apparition de véritables panoplies qui magnifient l’apparence féminine, avec des objets récurrents comme les longues épingles et les jambières très proches de Veuxhaulles (conservées au musée d'Archéologie nationale - MAN), ou encore les “ceintures” articulées comme celle de Billy-le-Theil (également au MAN), et donc parfois des pendeloques en canine de sanglier.
EN RÉSUMÉ
La richesse du mobilier, sa structuration précise sur le corps, et la nature des objets découverts font de la sépulture 101 un document exceptionnel pour l’étude des sociétés de la fin du IIe millénaire av. J.-C. en Europe occidentale.
Elle s’inscrit dans un moment charnière entre la culture des Tumulus du Bronze moyen et celle des Champs d’Urnes du Bronze final. L’inhumation en fosse, la position du corps, et certains objets (épingles, bracelets à motif "Union Jack") évoquent une tradition encore vivace de l’élite féminine du Centre-Est de la France. La présence de verre et d’ambre, matériaux rares, suggère des réseaux d’échange étendus, jusqu’au monde nordique et à la Baltique.
Par son organisation, elle entre en résonance avec les tombes féminines élitaires du bassin de la Seine, de Courtavant, de Veuxhaulles, de l’est de la France ou encore du sud de l’Allemagne. Elle nous offre l’opportunité de saisir l’image d’une femme de pouvoir de l’âge du Bronze, peut-être prêtresse ou figure investie d’un rôle public au sein de sa communauté.
Notice rédigée par Rolande Simon-Millot
BIBLIOGRAPHIE
DOHRMANN, Nicolas et RIQUIER, Vincent (dir.). Archéologie dans l'Aube : des premiers paysans au prince de Lavau. Snoeck, 2018. 543 p.
LACROIX, Bernard. La nécropole protohistorique de la Colombine à Champlay, Yonne : d'après les fouilles de Georges Bolnat. Paris : Clavreuil, Saint-Père-sous-Vézelay : Musée archéologique, 1957. 173 p. (Cahier d’histoire de l’art et d’archéologie de Paris, n° 2).
PIETTE, Jacques et MORDANT, Claude, avec la participation de Bocquillon, H., Delattre, V., Mougne, C., Peake, R., Roscio, M., & Rottier, S. (2019). Nécropoles du Bronze final dans le Nogentais : Barbuise, La Villeneuve-au-Châtelot, La Motte-Tilly, Nogent-sur-Seine (Aube). Reims : Société archéologique champenoise, 252 p. (Supplément au Bulletin de la Société archéologique champenoise).
LIENS UTILES
The National Museum of Denmark (consulté en 2025). Cord skirts and rituals. The Egtved Girl
Histoire de l’usage des textiles et révolution de l’âge du Bronze en Europe
Matières et techniques
Parures de bronze, d’ambre et de verre
Canine de sanglier
Origine et date
Sépulture 101 de la nécropole de Champlay (Yonne)
Fouille G. Bolnat, 1938
Début du Bronze final (1300–1200 av. J.-C.)
Dimensions
L. 23 cm
Acquisition
Don Bolnat (1966)
Numéro d’inventaire
MAN 82940-82952