Dépôt de parures en or de Guînes
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DES PARURES DANS LA MARE !
Découvert par hasard à l’occasion du comblement d’une mare, ce dépôt constitué d’un bracelet lisse, de trois torques décorés et d’une pièce atypique identifiée plus tard comme une possible « ceinture », nous rappelle que l’âge du Bronze est aussi un âge de l’or.
UNE DÉCOUVERTE FORTUITE, UNE RECONNAISSANCE TARDIVE
L’histoire du dépôt d’or de Guînes débute en 1985, dans un ancien étang comblé du Pas-de-Calais. À l’occasion de travaux effectués sur sa propriété, une famille découvre cinq objets métalliques, qu’elle prend d’abord pour de simples « bouts de ferraille ». Mis de côté au fond du garage, ces pièces sont oubliées pendant plus de quinze ans, jusqu’au jour où un des enfants remarque l’éclat inhabituel de l’un des objets. Consulté par la famille, un bijoutier de Calais confirme la nature précieuse du métal. Trois des pièces – un des torques décorés, un bracelet lisse et une pièce plus énigmatique (MAN89908) – sont rapidement vendues à un antiquaire parisien, pour un montant modeste, indexé uniquement sur la valeur de l’or. Les deux autres torques, oubliés lors de la première manipulation, ne seront redécouverts qu’en 2001 (MAN89505). Cette histoire emblématique de la fragilité du patrimoine archéologique prend alors une dimension nationale : c’est à cette date, qu’alerté de la découverte par un musée de la région, le musée d’Archéologie nationale entame une série de négociations avec les propriétaires pour faire entrer ces pièces exceptionnelles dans les collections publiques et réunir ainsi l’ensemble dispersé.
UNE PARURE UNIQUE PAR SA FORME ET SA QUALITÉ
Le dépôt de Guînes se compose de cinq éléments massifs en or : trois torques finement décorés, un bracelet lisse et une pièce monumentale souvent appelée « ceinture », sans certitude sur sa fonction. À elle seule, cette dernière pèse 2,51 kg et mesure 43 cm dans sa plus grande longueur. Déroulée, elle atteindrait plus d’un mètre cinquante. Ces trois tiges torsadées, repliées, rivetées et soudées aux extrémités, forment un ornement spectaculaire. L’ensemble témoigne d’une remarquable maîtrise des techniques de l’orfèvrerie de la fin de l’âge du Bronze : fonte à la cire perdue, martelage, ciselure, poinçonnage, rivetage et même soudure à l’emplacement des tampons. La composition de l’alliage (or, argent, cuivre), issu d’un or alluvionnaire, et la cohérence stylistique des objets situent ce dépôt dans une tradition atlantique bien connue, entre les 12e et 9e siècles av. J.-C. La qualité du décor, notamment celui de l’un des torques de 794 g, frappe par sa modernité graphique, faite de lignes épurées et soigneusement exécutées.
UNE FONCTION MYSTÉRIEUSE, ENTRE POUVOIR ET RITUEL : LE TORQUE-CEINTURE DE GUÎNES
Si la qualité exceptionnelle des objets de Guînes ne fait aucun doute, leur usage reste en partie mystérieux. Le terme de « ceinture », souvent employé pour désigner la pièce maîtresse du dépôt, relève davantage d’une convention descriptive que d’une certitude fonctionnelle. Son poids, sa rigidité et ses dimensions excluent vraisemblablement un usage vestimentaire au sens strict. Les chercheurs proposent différentes hypothèses : insigne de pouvoir, ornement de statue, offrande votive, voire bijou porté sur un vêtement épais dans un cadre cérémoniel. Les parallèles sont nombreux avec les grands torques et les torsades de tradition atlantique, en particulier le type dit Tara-Yeovil. Ces objets, datés entre 1000 et 800 av. J.-C., sont formés d’une tige en or passée dans une filière cruciforme, puis tordue en spirales et enfin terminée par de larges extrémités en trompettes. On en connaît treize exemplaires en France, notamment en Bretagne (Cesson, Augan, Kerdrein-en-Plouguin) et en Normandie (Flamanville, Sotteville-sur-Mer). La torsade de Cesson (Ille-et-Vilaine), conservée au musée de Cluny - musée national du Moyen-Âge, constitue un excellent parallèle, tout comme celle de Plouguin (Finistère), aujourd’hui disparue, qui mesurait 1,50 mètre et pesait environ 400 grammes. Leur forme évoque un long ressort à boudin, obtenu par torsion et repliement d’une tige d’or. La « ceinture » de Guînes s’inscrit pleinement dans cette lignée, tout en en repoussant les limites. Plus lourde, plus massive, plus complexe dans sa fabrication, elle en constitue une version monumentale et sans équivalent connu. Sa parenté technique avec les torsades de Tara (Irlande) et de Yeovil (Angleterre) témoigne de la diffusion d’un modèle prestigieux à l’échelle européenne. L’enfouissement de ce dépôt dans un ancien étang, milieu humide souvent associé aux offrandes rituelles, renforce l’hypothèse d’un geste d’abandon intentionnel à caractère sacré ou symbolique. Un tel dépôt constitue ainsi une nouvelle preuve tangible des liens culturels, techniques et symboliques qui unissaient les communautés de part et d’autre de la Manche à la fin de l’âge du Bronze.
UNE AVENTURE PATRIMONIALE EMBLÉMATIQUE
L’histoire contemporaine de la « ceinture » de Guînes est aussi celle de la redécouverte d’un patrimoine en danger. Vendue au poids de l’or par ignorance, menacée d’exportation vers le marché international, elle a finalement pu être acquise par l’État après plusieurs années de procédure grâce à l’action coordonnée du service régional de l’Archéologie, du service des musées de France et des services juridiques du ministère de la Culture. Aujourd’hui, la « ceinture » de Guînes, conservée au musée d’Archéologie nationale, continue d’étonner chercheurs et visiteurs. Elle fut récemment prêtée au British Museum pour l’exposition The World of Stonehenge et au Rijksmuseum van Oudheden pour l’exposition Fires of Change, où elle figurait parmi les pièces maîtresses. Témoignage d’un savoir-faire technique éblouissant, elle incarne à elle seule la richesse symbolique, matérielle et esthétique de l’âge du Bronze atlantique.
BIBLIOGRAPHIE
LOUBOUTIN, Catherine, GRATUZE, Bernard, BARRANDON, Jena-Noël. , Parures en or de l'âge du Bronze de Balinghem et Guînes (Pas-de-Calais) : caractérisation de la composition des alliages, Antiquités nationales, 35, 2003, p.83-94
ARMBRUSTER, Barbara R., LOUBOUTIN Catherine, Parures en or de l’âge du Bronze de Balinghem et Guînes (Pas-de-Calais) : les aspects technologiques, Antiquités Nationales, 36,2004, p. 133-146.
Matières et techniques
Alliage à majorité or (81,5%), argent et cuivre
Origine et date
Guînes (Pas-de-Calais)
Bronze final, 1200-800 av. J.-C.
Acquisition
Découverte fortuite (1985) Achat (2003)
Dimensions
Longueur/diamètre : 43 cm - Poids : 2,51 kg
Numéro d’inventaire
MAN 89505 et 89908