Une exceptionnelle tombe féminine du Néolithique ancien
Objet du mois de mars 2017
Avant que, en 2001, la loi relative à l'archéologie préventive dresse un cadre législatif pour la protection du patrimoine archéologique menacé par des travaux d’aménagement, seules la vigilance des archéologues, professionnels et amateurs, et leur ténacité étaient garantes de la sauvegarde de ce patrimoine.
C’est ainsi que put être sauvée, en 1965, une sépulture menacée de destruction par l’exploitation d’une ballastière à Cys-la-Commune, « Les longues Raies » (Aisne). Ce petit village s’inscrit dans une occupation dense de la vallée de l’Aisne où de nombreuses gravières faisaient alors l’objet d’une surveillance étroite de la part des archéologues et de négociations parfois difficiles avec les aménageurs. Situé à environ 20 kilomètres à l’est de Soissons, le village est distant de seulement 17 kilomètres du célèbre village de Cuiry-les-Chaudardes, premier village néolithique repéré dans la moitié nord de la France, par Michel Boureux qui avait dégagé quelques années auparavant la sépulture de Cys-la-Commune.
Cette sépulture n’a pas été fouillée mais simplement coffrée sur place, puis déposée au musée d’Archéologie nationale qui a complété le dégagement du squelette, mais a minima afin de donner à voir l’inhumation au plus près de son contexte archéologique.
En savoir plus sur l'objet
Inhumée dans une modeste fosse non architecturée, une jeune femme repose sur le côté gauche, les jambes repliées. Des traces indiquent que le corps était saupoudré d’ocre rouge. Ce sont là des traits distinctifs de la culture rubanée*, seule l’absence de récipient céramique étant plus rare.
Hormis le crâne et le fémur droit endommagés par une pelleteuse, le squelette et sa position dans la tombe ainsi que celle du mobilier funéraire sont bien préservés.
Âge et sexe se déduisent de l’examen de la dentition et le sexe féminin du défunt est conforté par la parure particulière qu’il porte.
L’os de grue commune, un cubitus, déposé le long de l’avant-bras droit témoignerait d’un ensevelissement entre le printemps et l’automne, moment de présence de cet oiseau migrateur en Europe.
Cette sépulture individuelle n’était pas isolée, puisqu’au moins deux autres sépultures proches ont été détruites. Des traces d’un habitat ont été mises au jour à proximité, mais il est impossible de dire si la sépulture était située en son sein ou en périphérie. Elle est en tout cas très typique des sépultures rubanées du Bassin parisien où les ensembles funéraires sont constitués de sépultures isolées ou formant de petits groupes, étroitement associées à des vestiges d’habitat.
Les grandes nécropoles ne sont alors connues que plus à l’est du vaste complexe rubané.
L’inhumée de Cys-la-Commune était accompagnée d’un mobilier funéraire limité à des parures, mais particulièrement riche.
Parure propre au Bassin parisien, deux bracelets en pierre, l’un en grès au bras droit et l’autre en calcaire au bras gauche, tous deux soigneusement polis, étaient portés au-dessus du coude selon une configuration habituelle.
Vu leur position autour du cou et sur le haut de la poitrine, les très nombreuses petites perles plates discoïdes en calcaire - estimées à plus de 350 - et les huit grandes perles tubulaires en spondyle très proches étaient sans doute associées pour former un long collier.
La position au niveau de la taille ou des hanches des deux valves de spondyle portant chacune une double perforation les identifie comme de probables fermoirs de ceinture. La valve de spondyle entière à double perforation est un attribut très préférentiellement féminin dans la culture rubanée.
Le spondyle, coquillage à valve épaisse de la famille des lamellibranches, aux couleurs vives et hérissé de piquants, vit en Méditerranée et en mer Noire. Les analyses sont rares sur les parures archéologiques, mais il semble acquis qu’elles ont été confectionnées sur des coquilles récentes et non sur des formes fossiles que l’on connaît en plusieurs gisements d’Europe centrale.
Il s’agit donc d’un matériau d’origine lointaine, trait d’union entre des communautés appartenant à un même fonds culturel de très vaste étendue géographique.
La rareté des matériaux, la grande qualité de finition des parures traduisent, tout autant que leur abondance, le caractère exceptionnel de cette sépulture.
La sépulture de Cys-la-Commune est une des plus riches sépultures rubanées du Bassin parisien et se distingue tout particulièrement par la forte présence de la parure en spondyle.
Cette richesse et la présence de bracelets en pierre la situent à la toute fin du Rubané du Bassin parisien, vers 4900 avant notre ère.
La société rubanée est-elle une société égalitaire ou une société inégalitaire ? Pour répondre à cette question, objet de débats parfois encore vifs, les pratiques funéraires montrent une forte différence de richesse selon les tombes, tandis que les habitats offrent une prise moins ferme à l’interprétation. Néanmoins, qu’elle soit liée à une différence de statut, à un pouvoir politique, social ou spirituel, ou également à une richesse économique différente selon les membres d’une même communauté, cette prééminence de certains individus, qui n’est pas l’apanage des hommes mais distingue aussi femmes et enfants, est très affirmée dans le Néolithique le plus ancien d’Europe occidentale.