L'Âge du Bronze
L’âge du Bronze, qui s'étend de 2100 à 750 avant J.-C., marque une évolution plus qu’une rupture avec le Néolithique. On assiste à une diversification voire à une hiérarchisation sociale accrue, en grande partie dues à l’apparition puis au développement de la métallurgie du bronze.
Les objets
Vaisselle
Dépôt d'ors de Villeneuve Saint-Vistre
Villeneuve-Saint-Vistre-et-Villevotte, (Marne)
1400/1300 avant J.-C.
Acquisition
Achat 1961
Si les premiers objets en or apparaissent en France dès le 4e millénaire, ils sont rares et se limitent à quelques appliques ou perles. Il faut en effet attendre l’âge du Bronze pour voir émerger en France et en Europe un véritable âge de l’or. UN RETOUR À LA TERRE Dès le Néolithique, les orpailleurs ont lavé les alluvions des rivières pour recueillir les paillettes et pépites du précieux métal, mais c’est à l’âge du Bronze que les objets en or deviennent abondants et souvent imposants. La plupart proviennent de dépôts considérés comme votifs. C’est le cas de l’ensemble découvert à Villeneuve-Saint-Vistre (Marne) en 1910, au lieu-dit « Champ des Grès ». Sous un énorme bloc de 2 m3, ont été mis au jour deux petits gobelets en or, deux bracelets ouverts en forme de rubans, seize fils doubles ainsi que trois bagues, dont une a aujourd’hui disparu. L’ensemble était probablement contenu dans un récipient en céramique, dont on a retrouvé quelques tessons. L’association de bijoux et de vaisselle d’apparat est une combinaison fréquente en Europe, où de nombreux dépôts d’objets métalliques comprennent des récipients comparables aux petites « bouteilles » de Saint-Vistre, comme au Danemark, les gobelets de Kohave ou Vimose Overdrev (National Museet de Copenhague), en Cornouailles celui de Rillaton (British Museum) ou bien en Espagne les bouteilles en or et en argent du trésor de Villena à Alicante (Musée archéologique national de Madrid). Les petits gobelets de Villeneuve-Saint-Vistre se distinguent cependant par leur décor très couvrant, composé de cercles concentriques et de lignes de filet. Ils sont notamment très proches d’un autre exemple français, la coupe de Rongères dans l’Allier, elle-même comparable aux productions nordiques de l’âge du Bronze final comme la tasse de Mjövik en Suède (Historiska Museum de Stockholm). DES GOBELETS ENTRE CIEL ET TERRE Les deux bouteilles de Villeneuve-Saint-Vistre sont de forme, de dimensions et de poids sensiblement identiques. Elles mesurent 12 cm de haut et pèsent chacune 49 g. Elles ont été fabriquées par martelage à partir d’une tôle d’or, et décorées avec les techniques du repoussé et de l’estampage. Les motifs et l’organisation des décors sur la panse sont quasiment identiques mais ils sont situés à des niveaux légèrement différents. On distingue une rangée médiane de larges cercles concentriques bordée de filets et de lignes cordées, encadrée par deux rangées d’ocelles plus petites. Le col d’un des gobelets présente un décor un peu plus complexe : il est orné d’une ligne de grands triangles, emplies de petites bossettes ordonnées sur trois rangées. Ce décor peut être mis en parallèle avec certains motifs du cône d’Avanton (Vienne), conservé au Musée des Antiquités nationales et attribuable à la fin de l’âge du Bronze moyen et au début du Bronze final (1400-1300 av. J.C.). Il faut noter que le fond de ces bouteilles était décoré de bossettes disposées en rangées autour d’un grand motif de cercles concentriques. De forme ronde, il ne permet pas à celles-ci de tenir debout. Les bouteilles devaient donc être obligatoirement portées et le décor être bien visible lorsque leur propriétaire buvait. Cette pratique renvoie au registre du cérémoniel et probablement à un rite solaire. Les différents motifs décoratifs des récipients en or de l'âge du bronze, notamment les diverses variations de motifs de cercles concentriques, sont interprétés comme des représentations solaires. La décoration des objets sacrés en or ou en bronze puise ainsi dans un répertoire commun dans lequel rien n'est laissé au hasard, et qui est partagé par toute l'Europe de l'âge du Bronze. Notice rédigée par Rolande Simon-Millot BIBLIOGRAPHIE Armbruster B. (2019). Les ors de l’Europe Atlantique à l’âge du Bronze : technologie et ateliers, Chauvigny : Association des Publications Chauvinoises, 295 p. Eluère C. (1982). Les ors préhistoriques, Paris : Picard (L’Âge du Bronze en France, 2), 287 p. LIENS UTILES Cône d'Avanton
Armes
Cuirasses anatomiques de Marmesse
Châteauvillain, au lieu-dit Marmesse (Haute-Marne), Le Petit Marais
11e- 10e siècles avant J.-C.
Ces cuirasses en tôle de bronze découvertes à Marmesse près de Châteauvillain en Haute-Marne, constituent un ensemble unique en Europe. UN DÉPÔT VOTIF C’est en 1974 que furent mises au jour les trois premières cuirasses, de façon fortuite, lors de travaux de terrassement conduits dans une sablière, au lieu-dit « le Petit Marais ». Elles étaient emboîtées les unes dans les autres, comme rangées là pour l’éternité. Des fragments furent récupérés par la suite et plusieurs sondages archéologiques, réalisés de 1980 à 1987, permirent de compléter l’ensemble. Aujourd’hui on estime que le dépôt était initialement composé de sept à neuf cuirasses, toutes presque identiques. UN CHEF-D'ŒUVRE DE DINANDERIE Elles sont composées de deux coques en tôle de bronze assemblées par des rivets et ont été travaillées par déformation plastique, en frappant le bronze avec un marteau afin de l’étirer et de l’amincir. Certaines portent des patchs de réparation, conséquences de leur utilisation ou, plus probablement en raison de la rupture du métal pendant leur fabrication. Pour éviter les fissures en cours de façonnage, la feuille de bronze était périodiquement chauffée et subissait un « recuit » permettant d’homogénéiser et de consolider la structure du métal. L’une des coques correspondait au plastron, l’autre à la dossière. Ces deux éléments étaient solidement rivetés sur le côté de l’épaule gauche. Les cuirasses s’enfilaient par le côté droit, sans doute avec l’aide d’un « assistant », en écartant les deux coques, grâce à la malléabilité du métal. On pouvait alors assujettir et fermer la cuirasse en fixant les crochets situés du côté de l'épaule droite. MAGNIFIER LE CORPS DU GUERRIER Toutes les cuirasses de Marmesse sont rehaussées d’un même décor stéréotypé constitué d’une ligne principale de grosses bossettes d’un centimètre de diamètre, encadrée de part et d’autre d’une ligne de bossettes beaucoup plus petites. Ces décors sont obtenus à l’aide d’une matrice, c’est-à-dire d’une pièce évidée reprenant en creux la forme du décor souhaité. La matrice hémisphérique est placée à l’extérieur de la cuirasse puis la tôle y est emboutie à l’aide d’un poinçon et d’un marteau. La tôle prend ainsi la forme de l’empreinte, permettant l’obtention d’un décor standardisé composé de bossettes régulières. Ces triples lignes de bossettes soulignent les contours de la cuirasse : l’encolure, les manches, les côtés et la ceinture. Elles magnifiaient ainsi l’anatomie du guerrier, particulièrement les zones sensibles, la poitrine et le sternum (à l’avant), la colonne vertébrale et la cage thoracique (à l’arrière), qui sont indiqués de manière stylisée, selon un procédé que l’on retrouve par la suite sur les cuirasses grecques dites « musclées », à une époque plus tardive. Ce décor de bossettes réalisées au repoussé est caractéristique de la fin de l’âge du Bronze et se retrouve sur de très nombreux objets de prestige comme les casques, les cnémides, les ceintures et les éléments de vaisselles métalliques produits en Europe centrale et orientale, ainsi que dans une large zone Nord-Alpine entre le 12e et le 8e siècle avant notre ère. Notons que ce type de décor se retrouve par la suite à l’identique sur les casques villanoviens (étrusques) ou encore sur les vaisselles italiques. Notice rédigée par Rolande Simon-Millot BIBLIOGRAPHIE Lehoërff A. (2008). Les cuirasses de Marmesse (Haute-Marne), un artisanat d’exception, Antiquités Nationales, n° 39, p. 95-106. Mödlinger M. (2017). Protecting the Body in War and Combat. Metal Body Armour in Bronze Age Europe, Vienne : Austrian Academy of Sciences Press, 378 p.
dépôt
Le dépôt de Vaudrevange
Vaudrevange / Wallerfangen (Sarre, Allemagne)
IXe av. J.-C.
Le Warndt est une région particulièrement riche en minerai de cuivre (l’un des deux composants du bronze avec l’étain) d’où sans doute le nombre important de dépôts d’objets métalliques en bronze mis au jour en Sarre, en Alsace et en Lorraine depuis la fin du XIXe siècle. UN CONTEXTE DE DÉPOSITION BIEN PARTICULIER La découverte a lieu en 1851, lors de travaux agricoles pratiqués sur une butte entourée de marécages située près de la commune de Vaudrevange, aujourd’hui Wallerfangen, en Allemagne. L’ensemble est acquis en 1852 par Victor Simon, membre de l’Académie nationale de Metz, fondateur de la Société d’Histoire et d’Archéologie de la Moselle. Après sa mort en 1865, sa collection est dispersée aux enchères et le dépôt de Vaudrevange est acquis par le MAN en 1868. C’est le premier et le plus remarquable des quatre ensembles découverts sur le site, tous datés de l’âge du Bronze final. Proches les uns des autres, ils sont sans doute déposés dans un unique rituel, probablement lié à la présence du marais, d’où la patine bleu turquoise des 65 éléments, due à un séjour prolongé dans l’eau. UNE PANOPLIE PERSONNELLE Les objets étaient empilés au fond d’une fosse, dans un ordre précis : d’abord avaient été déposés les éléments de parure dont 14 lourds bracelets, quelques gros boutons et des pendentifs, puis les quatre haches avec leur moule bivalve. Ensuite venaient les divers éléments de char et de harnachement : une paire de mors, deux phalères (disques de bronze), douze boucles filiformes, quatre tubuccins, deux appliques, deux spirales, huit boutons à bélière, deux groupes de quatre anneaux et une plaque ajourée. Au-dessus de cet ensemble était disposé un grand disque en bronze, le tintinnabulum. Enfin, surmontant le tout, était posée une très belle épée de type Möringen, brisée en deux lors de la découverte. Les épées découvertes en milieu humide sont en effet généralement retrouvées entières, au contraire des épées retrouvées dans les dépôts terrestres, souvent fragmentées. Ce rituel de déposition particulièrement élaboré permet de distinguer une logique et la composition d’une véritable “panoplie” (Verger, 1992) se rapportant à une même personne. Ici, une panoplie masculine identifiée notamment par l’épée, dont la position, en haut du dépôt, pourrait être symbolique et suggérer le pouvoir alors qu’exerçait l’aristocratie militaire sur la société et son contrôle sur la circulation du métal, devenu crucial dans tous les domaines d’activité (artisanat, transport, guerre…). Le moule de hache marque-t-il la “présence” d’un artisan, ou a-t-on simplement considéré que cet objet à la fois arme et outil ne pouvait être déposé sans sa matrice? Quoi qu’il en soit, nous avons sans doute affaire à un personnage assez puissant pour disposer d’un cheval avec son harnachement complet. LE CHEVAL À L'ÂGE DU BRONZE Domestiqué dès 3500 avant notre ère dans les plaines d’Asie centrale, le cheval n’est réellement utilisé en Europe occidentale qu’à partir du Bronze final (dès 1300 av. J.-C.). Il est alors employé comme animal de trait, pour tirer des chariots ou des chars processionnels. En témoignent les petits éléments arqués qui pourraient correspondre à des montants de mors. Placés à l’encoignure de la bouche du cheval, ils étaient assemblés aux mors par l’intermédiaire de leur fente médiane. À leurs extrémités, se trouvent des anneaux par lesquels passaient les brides permettant de conduire et diriger le cheval. Fentes et passants sont consolidés, de part et d’autre, par des bourrelets métalliques. À l’âge du Bronze, le cheval, symbole de l’aristocratie guerrière, semble devenir l’acteur privilégié de certaines cérémonies en tant que symbole de l’aristocratie guerrière, d’où la présence de ces éléments dans le dépôt de Vaudrevange. Sur toutes les représentations connues datant de l’âge du Bronze, le cheval n’est jamais monté : de récentes études ADN (Orlando, 2021) semblent attester que les chevaux de cette époque ne disposaient peut-être pas d’un dos assez puissant pour supporter le poids d’un humain. L’ère des cavaliers ne s’amorcera véritablement qu’à l’âge du Fer. LE TINTINNABULUM Cet objet original, que l’on pourrait classer dans la catégorie des instruments de musique, se trouvait sur le dessus du dépôt de Vaudrevange 1. Composé d’un grand disque, il est muni d’une barre de suspension à laquelle sont accrochés, de part et d’autre, deux petits disques similaires, mobiles, qui viennent s’entrechoquer à chaque mouvement du tintinnabulum. L’analyse de l’usure des pièces, toutes coulées grâce à la technique de la cire perdue, a confirmé ce mouvement de balancier. Peut-être également objets sonores suspendus, les “tubuccins”, petits cylindres de bronze cannelés, tintaient de la même manière. On les retrouve souvent déposés par groupes de quatre. Le support de ces deux types d’objets reste pourtant hypothétique : si on les imagine assez bien décorant la caisse d’un char, il n’en subsiste aucune preuve directe. Comment imaginer la disposition du tintinnabulum, qui tournait sans doute sur lui-même, dans cet ensemble d’apparat ? En plus de l’autre tintinnabulum découvert à Vaudrevange en 1872, une vingtaine d’objets de ce type est connue, provenant de France, d’Allemagne et de Suisse, mais très rarement complets ou en si bon état. Ces objets, par leur conception très soignée et leur forme circulaire, étaient probablement des instruments utilisés pour un culte, évoquant le soleil par leur forme et leur couleur dorée. Notice rédigée par Rolande Simon-Millot BIBLIOGRAPHIE ORLANDO Ludovic et.al. The origins and spread of domestic horses from the western Eurasian steppes. Nature, 2021, vol. 598, p. 634–640. SIMON, Victor. Mémoire sur des antiquités trouvées près de Vaudrevange. Mémoires de l’académie nationale de Metz, 1852, vol. 33, p. 231-259. VEBER, Cécile. MILLE, Benoît. et PERNOT, Michel. Le dépôt de Vaudrevange : études techniques et éléments d’interprétation. Antiquités Nationales, 2005, n°37, p. 69-101. VEBER, Cécile. Métallurgie des dépôts de bronzes à la fin de l’âge du Bronze final (IXe-VIIIe av. J.-C.) dans le domaine Sarre-Lorraine : essai de caractérisation d’une production bronzière au travers des études techniques : formage et analyses élémentaires. Oxford : Archaeopress, 2009, 340 p. (BAR international series 2024). VERGER Stéphane. L’épée du guerrier et le stock de métal : de la fin du Bronze ancien à l’âge du Fer. In : Gilbert Kaenel et Philippe Curdy (éd.). L’âge du Fer dans le Jura. Actes du XVe colloque international de l’Association française pour l’étude de l’âge du Fer (Pontarlier et Yverdon-les-Bains, 9-12 mai 1991). Bibliothèque historique vaudoise, 1992, (Cahiers d’archéologie romande) p. 135‑151. LIENS UTILES Cuirasse de Marmesse
Céramique
Le dépôt céramique de la grotte funéraire de Rancogne
Grotte de Rancogne (Charente)
Âge du Bronze final - 10e- 9e siècle av. J.-C.
La récente découverte d’une cavité sépulcrale occupée durant tout l’âge du Bronze au lieu-dit la Licorne sur la commune de La Rochefoucauld-en-Angoumois en Charente éclaire sous un nouveau jour le site de Rancogne, d’où provient ce grand plat peint. Situés dans une zone karstique particulièrement riche en gisements de l’âge du Bronze, ces deux grottes ont livré des séries céramiques considérables et de très grande qualité, dans un état souvent époustouflant, associés à des restes humains. Lieux manifestement très fréquentés mais non habités, elles semblent rendre compte de pratiques symboliques, rituelles et funéraires d’une grande richesse et d’une extrême complexité qu’ils nous appartient encore d’analyser. La grotte de Rancogne : tombe ou sanctuaire UN VASTE RÉSEAU KARSTIQUE La grotte de Rancogne est située sur la commune du même nom, à 20 kms au nord-est d’Angoulême. Elle fait partie d’un vaste réseau karstique (zone de plateaux calcaires) qui a connu des occupations répétées durant les âges des Métaux. L’occupation des cavernes n’est en effet pas le seul fait des femmes et des hommes de la Préhistoire. Comme beaucoup d’autres cavités en France, la grotte de Rancogne a été utilisée ponctuellement par les populations de l’âge du Bronze et de l’âge du Fer mais elle a aussi été occupée, de manière épisodique, jusqu’au Moyen Âge et aux Temps modernes. A partir de 1961 elle a fait l’objet de nombres investigations archéologiques menée par Claude Burnez et Michel Gruet. Les archéologues y ont notamment mis au jour un matériel céramique considérable constitué de plus de 50 000 tessons, souvent issus de vases de prestige délicatement décorés. On distingue ainsi des céramiques au décor excisé-estampé datées du Bronze moyen (XVIe-XIVe siècle av. J.-C.), auxquelles succèdent, au Bronze Final, des céramiques cannelées, puis une grande série d’assiettes à guirlandes décorées au peigne, des plats à registres concentriques, des vases en bulbe d’oignon, des coupes polychromes rouges et noires... Parallèlement à ces céramiques fines, une centaine de grandes jarres de stockage a été découverte. Cet ensemble exceptionnel permet de mieux cerner la réalité de l’âge du Bronze en Centre-Ouest, jusque-là surtout connue par des dépôts métalliques. L’interprétation de la grotte, dont les vestiges ont été très perturbés par les occupations épisodiques ultérieures, est restée longtemps énigmatique : s’agissait-il d’une grotte-temple où les populations de l’âge du Bronze sacrifiaient leurs plus belles céramiques à quelque culte chthonien ? S’agissait-il d’une grotte-tombeau, comme le fait soupçonner la présence de quelques ossements humains ? S’agissait-il encore d’un habitat-refuge ou de l’annexe d’un habitat voisin ? La récente découverte du site exceptionnellement conservé de La Licorne, semble aujourd’hui donner raison à l’hypothèse cultuelle. CÉRAMIQUES PEINTES DE LA FIN DE L'ÂGE DU BRONZE Très présente à Rancogne, la peinture rouge à l’hématite, apparaît aux alentours de 1000 ans avant notre ère pour décorer ou rehausser le décor des vases. Les motifs peints sont simples : grands aplats de couleurs, ponctuations ou lignes, ils sont généralement utilisés en association avec le décor plastique, cannelures, incisions ou estampage. A Rancogne, seuls deux plats portaient un décor bichrome rouge et noir. Ils appartiennent tous les deux à la phase finale de l’âge du Bronze, vers le 9e siècle avant notre ère. Le plat présenté ici porte un décor original de larges ronds rouges sur fond noir. LE VASE AUX PICTOGRAMMES Cette urne de couleur beige clair, aux parois bien lissées est sans doute le vase le plus célèbre de Rancogne. Sur le haut de sa panse se déroule une frise décorative particulièrement originale, composée de 16 panneaux quadrangulaires. La plupart présentent des signes géométriques : croix de Saint André, damiers, rangées d’ocelles, triangles hachurés… Un seul se distingue par son motif figuratif : trois silhouettes anthropomorphes schématiques. La tête prend la forme d’une ocelle estampée, le corps est constitué d’un simple double trait incisé. Bras et jambes écartés, ces trois petits bonshommes semblent se tenir la main. Ce vase a suscité d’abondants commentaires. Ses représentations gravées n’ont-elles qu’une valeur ornementale, ou peut-on parler à leur propos de pictogrammes, c’est-à-dire de dessins stylisés fonctionnant comme un code, une pré-écriture ? L’agencement entre les panneaux semble en effet obéir à des règles plus complexes qu’un simple jeu décoratif. On connaît d’autres exemples de vases à pictogrammes en France, comme à Sublaines (Indre-et-Loire), à Moras-en-Valloire (Drôme) et à Corent (Puy-de-Dôme), sur la façade languedocienne et le long de la vallée du Rhône, c’est-à-dire dans des zones largement ouvertes aux influences méditerranéennes. Or, vers 1200 avant J.-C. l’alphabet phénicien se constitue, les systèmes d’écriture grecque et étrusque se mettent en place à partir de la fin du 9e siècle ou au 8e siècle… Autant de phénomènes qui semblent apparaître de manière concomitantes et qui ont pu marquer les esprits des populations qui vivaient sur notre territoire à la même époque. Notice rédigée par Rolande Simon-Millot BIBLIOGRAPHIE Gruet M., Roussot-Larroque J., Burnez C. (1997). L’Âge du Bronze dans la grotte de Rancogne (Charente), Paris : Réunion des Musées Nationaux et Musée des Antiquités Nationales (Antiquités Nationales, Mémoire 3), 152 p.
parure
La Dame de La Colombine
Sépulture 101 de la nécropole de Champlay (Yonne)
Fouille G. Bolnat, 1938
Début du Bronze final (1300–1200 av. J.-C.)
Une parure mystérieuse, une tombe opulente, un monde disparu : la sépulture 101 de La Colombine nous livre l’image d’une élite féminine active à la fin du IIe millénaire avant J.-C. CHRONIQUE D'UNE DÉCOUVERTE DE SAUVETAGE Le 10 juillet 1938, dans le petit village de Champlay, en bordure de la vallée de l’Yonne, Georges Bolnat, instituteur passionné d’archéologie, est alerté en urgence par les ouvriers d’une sablière locale. Au détour d’un godet, un bracelet et quelques os apparaissent : c’est le signal d’une nouvelle tombe dans la nécropole de La Colombine. Avec les moyens du bord mais une remarquable rigueur, Bolnat s’engage dans une fouille de sauvetage. Depuis plusieurs années, chaque été, il étudie ce site déjà partiellement pillé et fouillé depuis le 19e siècle, mais il n’a jamais rien vu de tel ! En quelques heures, il met au jour une sépulture féminine exceptionnellement bien conservée, enfouie à faible profondeur, dans une fosse de deux mètres sur quatre-vingt centimètres. Le corps repose sur le dos, bras allongés, tête à l’ouest, pieds à l’est. L’ensemble est soigneusement documenté dans son carnet de fouille, accompagné d’un dessin original d’une grande valeur descriptive, publié après sa mort, en 1957. Cette sépulture, numérotée 101, s’impose comme l’une des plus riches tombes féminines du Bronze final en Bourgogne. UNE FEMME PARÉE POUR L'ÉTERNITÉ La défunte a été inhumée avec un mobilier funéraire d’une richesse et d’un raffinement rares pour le Bronze final. Son corps, intégralement paré, témoigne d’un statut éminent, sinon aristocratique. Qui était-elle ? Son âge est incertain. Il est donné à titre indicatif par Georges Bolnat (environ 50 ans), mais n’a pas été établi par une analyse ostéologique complète. Il s’agit d’une estimation visuelle et empirique, fondée sur la taille et l’apparente robustesse des os (notamment du bassin et du fémur), l’usure articulaire et le contexte général de la sépulture (présence d’une parure adulte très développée). Elle doit être considérée avec prudence, car elle n’est pas le résultat d’une étude scientifique normalisée selon les standards actuels. Autour de ses tibias, deux jambières dont les spirales en bronze ornaient autrefois ses mollets, signent son statut élitaire. Le long de ses jambes et des cuisses, 47 tubes en tôle de bronze, sont dispersés évoquant un vêtement disparu, une possible jupette comme celle portée par la jeune fille d’Egtved. Au niveau des fémurs, 55 appliques circulaires suggèrent un vêtement de cérémonie complexe, peut-être réservé à la danse ou aux rituels. Enfin à des perles d’ambre et de verre s’ajoutent plusieurs bracelets au décor géométrique complexe, à base de lignes croisées ou d’incisions formant des carrés ou losanges croisés, pouvant évoquer visuellement l’Union Jack, le drapeau britannique (lequel n’a évidemment aucun lien culturel avec ces artefacts). Une étonnante épingle longue de 507 mm, à tête discoïdale décorée, repose en travers de la poitrine. Deux boucles d’oreilles spiralées, de tailles inégales, se trouvent de part et d’autre du crâne. Un vase et des côtes de sanglier, déposés près de la hanche, complètent l’ensemble, suggérant une offrande alimentaire. UN OBJET MYSTÉRIEUX L’élément le plus marquant de cette sépulture était quant à lui disposé près de la main droite de la défunte, un peu en-dessous de la hanche : il s’agit d’une « défense » de sanglier (plus spécifiquement une canine de cochon domestique ou sauvage) longue de 23 cm, enchâssée dans une résille en fils de bronze torsadés, qui étaient autrefois d’une belle couleur dorée. Enroulés sur eux-mêmes et pour certains regroupés en rubans, ces fils entourent la canine et l’enserrent dans une maille lâche qui laisse voir la blancheur de l’émail. À chaque extrémité de la dent, une sorte d’anse en fil de bronze permettait de l’accrocher à la ceinture. De petites spirales se déploient au bout des fils bordant la partie inférieure de la canine formant comme un liseré. Enfin, la racine de la dent est protégée par une plaque en bronze décorée de pointillés exécutés au repoussé. Les spécialistes ont été longtemps divisés au sujet de son utilisation : pectoral, diadème ? Ces deux hypothèses se heurtent à son positionnement dans la tombe, au niveau de la hanche droite, et au fait que les rares exemples connus ont tous été retrouvés au bas du torse. C'est pourquoi on estime aujourd’hui qu’il pourrait plutôt s’agir de l’élément principal d’un support complexe, suspendu à une ceinture ou à un vêtement. DES FEMMES DE POUVOIR AU BRONZE FINAL La défunte de Champlay n’était en effet pas la seule détentrice connue d’une parure en dent de sanglier. La nécropole contemporaine de Barbuise-La Saulsotte (Aube) a livré pas moins de huit exemplaires, tous issus de tombes féminines. L’une des sépultures contenait trois individus dont une femme accompagnée de ce type de pendentif, associé à de nombreuses perles en ambre réparties sur tout le corps, sans doute cousues à un vêtement. Jusqu’à présent, pour la plupart, ces pièces ont été découvertes en France, dans la région de l’interfluve Seine-Yonne. Toutefois, en 1998, une pièce très similaire a été découverte en Allemagne, à Karlsruhe-Neureut. Elle est actuellement conservée au Badisches Landesmuseum à Karlsruhe. Peut-être cet objet mystérieux signale-t-il la place croissante prise par les femmes au sein des élites. À partir de la fin du XVe siècle av. J.-C., on constate en effet l’apparition de véritables panoplies qui magnifient l’apparence féminine, avec des objets récurrents comme les longues épingles et les jambières très proches de Veuxhaulles (conservées au musée d'Archéologie nationale - MAN), ou encore les “ceintures” articulées comme celle de Billy-le-Theil (également au MAN), et donc parfois des pendeloques en canine de sanglier. EN RÉSUMÉ La richesse du mobilier, sa structuration précise sur le corps, et la nature des objets découverts font de la sépulture 101 un document exceptionnel pour l’étude des sociétés de la fin du IIe millénaire av. J.-C. en Europe occidentale. Elle s’inscrit dans un moment charnière entre la culture des Tumulus du Bronze moyen et celle des Champs d’Urnes du Bronze final. L’inhumation en fosse, la position du corps, et certains objets (épingles, bracelets à motif "Union Jack") évoquent une tradition encore vivace de l’élite féminine du Centre-Est de la France. La présence de verre et d’ambre, matériaux rares, suggère des réseaux d’échange étendus, jusqu’au monde nordique et à la Baltique. Par son organisation, elle entre en résonance avec les tombes féminines élitaires du bassin de la Seine, de Courtavant, de Veuxhaulles, de l’est de la France ou encore du sud de l’Allemagne. Elle nous offre l’opportunité de saisir l’image d’une femme de pouvoir de l’âge du Bronze, peut-être prêtresse ou figure investie d’un rôle public au sein de sa communauté. Notice rédigée par Rolande Simon-Millot BIBLIOGRAPHIE DOHRMANN, Nicolas et RIQUIER, Vincent (dir.). Archéologie dans l'Aube : des premiers paysans au prince de Lavau. Snoeck, 2018. 543 p. LACROIX, Bernard. La nécropole protohistorique de la Colombine à Champlay, Yonne : d'après les fouilles de Georges Bolnat. Paris : Clavreuil, Saint-Père-sous-Vézelay : Musée archéologique, 1957. 173 p. (Cahier d’histoire de l’art et d’archéologie de Paris, n° 2). PIETTE, Jacques et MORDANT, Claude, avec la participation de Bocquillon, H., Delattre, V., Mougne, C., Peake, R., Roscio, M., & Rottier, S. (2019). Nécropoles du Bronze final dans le Nogentais : Barbuise, La Villeneuve-au-Châtelot, La Motte-Tilly, Nogent-sur-Seine (Aube). Reims : Société archéologique champenoise, 252 p. (Supplément au Bulletin de la Société archéologique champenoise). LIENS UTILES The National Museum of Denmark (consulté en 2025). Cord skirts and rituals. The Egtved Girl Histoire de l’usage des textiles et révolution de l’âge du Bronze en Europe
Objet emblématique
Cône d'Avanton
Avanton (Vienne)
1 500 - 1200 avant J.-C.
Le cône d’or d’Avanton est une des plus importantes créations de l’âge du Bronze. C’est également une des plus énigmatiques. Il n’existe dans le monde que trois autres cônes du même type, tous conservés en Allemagne : à Berlin, Spire et Nuremberg. Peu d’autres objets produits dans les ateliers des artisans métallurgistes nord-alpins ont été autant chargés de significations et sujet à interprétations : emblème de pouvoir mais aussi objet de culte, calendrier astronomique et possible chapeau cérémoniel, le cône d’Avanton est d’abord un véritable prodige technique et un magnifique objet d’art. SES CARACTÉRISTIQUES Découvert "tout aplati et replié sur lui-même" en 1844, le cône d’Avanton fut acquis par le Louvre en 1847, puis versé en 1956 au musée archéologique de Saint-Germain en Laye. Dans son état actuel, il pèse 321 gr et mesure 53 cm de hauteur pour 12 cm de diamètre. S’il s’agit d’un chapeau comme tendraient à le suggérer certaines recherches actuelles sur la base des cônes allemands, mieux conservés, alors il manque la calotte qui a entièrement disparu. Le sommet du cône, écrasé et partiellement détruit, a été reconstitué par les restaurateurs du laboratoire de Mayence en 1978. Le cône était à l’origine un peu plus grand et peut-être doublé de cuir. UN PRODIGE D'ORFÈVRERIE Sa fabrication est remarquable. Le cône a été réalisé en une seule pièce mise en forme sans soudure, uniquement par martelage et emboutissage à froid à partir d’un petit lingot d’or, étirée sur une enclume jusqu’à ne plus former qu’une seule longue forme creuse dont l’épaisseur de la feuille est inférieure au millimètre. Cette opération longue et délicate a dû nécessiter de réchauffer régulièrement l’or afin de lui conserver toute sa ductilité et éviter ainsi des craquelures ou le déchirement du métal. SON DÉCOR Son décor, très géométrique, est particulièrement fascinant. Il est composé de trois motifs principaux, disposés en différents registres très répétitifs et strictement horizontaux. Tous ont été réalisés au repoussé après sa mise en forme. Il se compose de treize rangées d’ocelles (bossettes ornées de cercles concentriques) évoquant le soleil, disposées en alternance avec des lignes de filets et des rangs de ponctuations qui accrochent la lumière. Le cône, dont la partie supérieure était très écrasée et emboutie à la découverte, porte sur son sommet une étoile à 11 branches dont seules les extrémités sont encore visibles aujourd’hui. On retrouve ces motifs solaires sur de nombreux objets prestigieux comme les vaisselles en or de Villeneuve-Saint-Vistre-et-Villevotte (Marne) et de Rongères (Allier) – également conservés au MAN. L’un des objets les plus emblématiques de l’âge du Bronze, le disque de Nebra, découvert en Allemagne en 1999, illustre bien la connaissance à laquelle étaient parvenues les populations de cette période : il est orné des symboles de la Lune, du Soleil et des Pléiades, organisés de manière à permettre le calcul des dates des solstices d’hiver et d’été. Tous ces objets précieux et remarquablement exécutés évoquent une société complexe, sans doute strictement hiérarchisée, aux savoirs techniques et astronomiques avancées, organisée autour des travaux des champs... bien loin de l’image du barbare inculte. Notice rédigée par Rolande Simon-Millot BIBLIOGRAPHIE Joffroy R. (1978). Le cône d’or d’Avanton, Antiquités Nationales, n°10, p. 33-35. LIENS UTILES Le dépôt d'ors de Villeneuve-Saint-Vistre-et-Villevotte
parure
Jambières à spirales
Veuxhaulle (Côte d'or)
Bronze final I-IIa (1 300 - 1 100 avant J.-C.)
Acquisition
Don Flouest, 1882
Les jambières à spirales font parties des œuvres emblématiques de l’âge du Bronze. Elles témoignent également de l’incroyable maîtrise des artisans métallurgistes il y a plus de 3000 ans. Cette paire de jambières découverte dans une sépulture à Veuxhaulles (Côte-d’Or) à la fin du XIXe siècle est représentative de ce type de parures qui se développe en France au début du Bronze final, à partir du XIIIe siècle av. J.-C. UNE PARURE FÉMININE Découvertes en contexte funéraire ou de dépôt, ces objets sont interprétés comme des éléments de parure féminins. Dans les sépultures, on les retrouve généralement portées au niveau des jambes d’où leur nom. Elles proviennent pour l’essentiel de tombes féminines riches et bien pourvues en parures, et semblent donc constituer un élément privilégié du costume funéraire de femmes jouissant d’un statut élevé. Dans le cas de la sépulture de Veuxhaulles, en plus de la paire de jambières, la défunte était accompagnée d’une ceinture, dont seul le crochet en bronze est conservé, et d’une paire de bracelets torsadés. Les traces d’usure que portent souvent les jambières montrent par ailleurs que ces pièces étaient probablement portées du vivant de ces femmes. Ces costumes associant différentes parures métalliques ne font pas nécessairement parties du quotidien. Elles ont pu être portées lors d’occasions spéciales, par exemple lors de fêtes ou de cérémonies. L’ensemble de Veuxhaulles est assez petit en comparaison d’autres contextes, comme les parures rassemblées dans le dépôt de Blanot (Côte-d’Or). Y sont présentes trois paires de jambières de trois tailles différentes, correspondant vraisemblablement à trois stades de la vie de la femme qui les a portées, associées à une ceinture articulée dotée de pendeloques, des appliques de bronze cousus sur un habit en cuir, un bracelet en bronze et des colliers en perles d’or. Toutes ces parures ont été rassemblées dans un dépôt avec une série de vaisselles en bronze se rapportant à la consommation de nourriture et de boisson lors de banquets, illustrant le type d’évènement durant lequel ces riches costumes pouvaient être portés. UNE DÉMONSTRATION TECHNIQUE La réalisation de ces jambières à spirales démontre la très grande maîtrise de la métallurgie par les artisans de l’âge du Bronze. Ces parures sont en effet réalisées d’une seule pièce, de la partie frontale couvrant le devant de la jambe aux spirales passant derrière le mollet. Pour ce faire, les artisans utilise une tige métallique dont la partie centrale est martelée. Le métal est ainsi étendu et affiné jusqu’à obtenir la forme désirée. Ce travail de la tôle de bronze, appelé dinanderie, requiert une grande dextérité afin de ne pas fissurer le métal lorsqu’il est travaillé. Cette partie centrale est ensuite décorée. Comme sur d’autres jambières similaires, celles de Veuxhaulles sont ornées e triangles hachurés formés de fines lignes. Celles-ci sont incisées directement à la surface de l’objet à l’aide d’une pointe. La finesse et la régularité du décor témoigne de la maestria des artisans bronziers et de la maîtrise des règles géométriques. Finalement, les tiges métalliques aux deux extrémités de la zone décorée sont repliées en spirale de manière à créer la forme définitive de la jambière. Notice rédigée par Rolande Simon-Millot BIBLIOGRAPHIE Eluère C. (1974) - Anneaux de jambe et jambières à spirales de France, Bulletin de la Société préhistorique française, vol. 71, n°2, p. 543-566.
parure
Ceinture articulée en bronze du Theil
Le Theil, Billy (Loir-et-Cher), dépôt de la Fosse-aux-prêtres
Bronze final, vers 1 100 avant J.-C.
Découverte en 1875 près de Theil (Loir-et-Cher), apparemment associée à un casque en bronze, un ciseau à bois, une hache à aileron, un moule de hache en pierre, deux perles en ambre et une applique en or à décor estampé, cette très belle ceinture en bronze est un élément de parure féminine assez exceptionnelle. Les objets de l’âge du Bronze mis au jour en 1875 au Theil (Loir-et-Cher) constituent une découverte aussi importante que mal connue. L’absence de documentation ou de relevé précis ne permet pas de caractériser le contexte de cette découverte ; or, cet ensemble réuni des objets hors du commun, qui ne sont habituellement pas associés dans les dépôts ou dans les sépultures de l’âge du Bronze. Ils peuvent être répartis en deux lots : le premier rassemble le mobilier généralement perçu comme typiquement masculin : casque en bronze, hache à aileron, moule de hache et ciseau à bois. Le second ensemble contient quant à lui des parures dites féminines comme les perles en ambre, l’applique en or décorée et surtout la ceinture de bronze articulée. UNE CEINTURE ARTICULÉE La ceinture du Theil est constituée de trois rangs de maillons plats de forme rectangulaire et d’anneaux alternés à laquelle sont suspendues seize petites pendeloques en forme de feuille ou de poignard et deux grandes pendeloques. Ces dernières sont accrochées à une boucle en fil de bronze à trois volutes et extrémités en spirale. À l’opposée se trouve une boucle identique, mais plus petite et dont les volutes sont resserrées et tenues entre elles par trois anneaux ouverts et aplatis. Les maillons plats sont ornés d’une simple ligne longitudinale de pointillés située le long de chaque côté. Les pendeloques foliacées sont décorées de deux lignes de pointillés encadrant deux demi-cercles appuyés sur les bords. Le tout forme une version très simplifiée du motif associant deux protomés de cygne tirant une barque. Le crochet de suspension des pendeloques évoque lui -même un col de cygne. Enfin les grandes pendeloques portent, rejeté sur leurs bords, un décor incisé de hachures disposées entre trois bandes de filet. Les ceintures articulées - également appelées tabliers quand elles n’enferment pas complètement la taille - constituent des parures emblématiques de la période du Bronze final (1200-900 av. J.-C.) et sont encore utilisées au début de l'âge du Fer (VIIIe siècle av. J.-C.). Elles sont généralement composées de maillons en tôle de bronze dont les extrémités sont recourbées et passées à travers des anneaux pour former des chaînes reliées entre elles. A ces rangées articulées s’ajoutent en dernier lieu des pendeloques. Enfin, un système d’attache est présent aux extrémités de la ceinture. Des liens organiques y étaient passés afin de maintenir la pièce au niveau de la taille ou des hanches. UTILISATION DE LA CEINTURE Des parures de ce type sont connues dans l’ensemble du grand arc alpin, de la Méditerranée à l’Est de l’Europe en passant par le sud de l’Allemagne et la Suisse. En France on en compte une dizaine complète ou quasi-complète notamment dans le dépôt de la Motte à Agde, de La Ferté-Hauterive dans l’Allier, de La Loubière à Bénévent-en-Champsaur, du Pigier à Guillestre, de Réallon 3 dans les Hautes-Alpes, de Blanot en Côte-d’Or ou encore de Mathay dans le Jura. La plupart de ces ensembles complets sont beaucoup trop étroits pour être qualifiés de ceinture d’où l’interprétation aujourd’hui de tablier. Beaucoup nous sont parvenues sans leur système de fermeture mais de nombreux fermoirs isolés sont connus dans les dépôts d’objets métalliques comme à Larnaud (Jura) par exemple. Des liens probablement en cuir devait permettre de lacer ces tabliers à la taille et les porter sur le devant du corps. Ces ceintures ou ces tabliers sont généralement retrouvés au sein de dépôts d’objets enterrés après été déposés dans un vase ou tout autre contenant, en dehors d’une sépulture. Elles font souvent partie de riches ensembles de parures, comme dans le dépôt de Mathay (Doubs) ou d’Agde (Hérault), où elles étaient associées avec de nombreuses perles en ambre, des appliques, des torques et des bracelets, ayant probablement appartenus à de riches individus. Peut-être ont-elles été déposées lors de leur décès ou à l’occasion d’un changement de statut social. La présence d’une ceinture articulée au sein du dépôt de Blanot (Côte-d’Or), associée à un service à boire (chaudrons, bouteilles, coupes etc.) suggère que ces parures ont pu être portés lors d’évènements collectifs de type banquet. Ces pièces complexes et parfois lourdes de plusieurs kilogrammes semblent ainsi avoir fait partie de costumes d’apparat qui devaient être portés lors d’occasions spéciales. Associées à d’autres parures en bronze éclatant (jambières, bracelets, colliers etc.), ces tabliers devaient former des ensembles étincelants et sonores remarquables. UNE PARURE SYMBOLIQUE ? Cet élément de parure, lourd et de facture complexe, était donc sans nul doute utilisé dans des occasions exceptionnelles, peut-être des cérémonies rituelles. Portés par un danseur ou un officiant, femme ou homme, l’éclat doré de l’alliage cuivreux et le tintement des éléments en métal étaient là pour impressionner les sens. Certaines de ces « ceintures » -- ou « tabliers » selon que l’on considère qu’elles étaient portées uniquement devant ou qu’elles enserraient le corps --, ont été transmises de génération en génération, entretenues et réparées, comme de précieux ustensiles dont la fonction précise nous échappe, peut-être en lien avec la danse. Notice rédigée par Rolande Simon-Millot BIBLIOGRAPHIE AUDOUZE, Françoise. Les ceintures et ornements de ceinture de l'Age du Bronze en France (suite). Ceintures et ornements de ceinture en bronze. In : Gallia préhistoire, 1976, n°19-1, p. 69-172. CORDIER, Gérard. La Sépulture de l’âge du Bronze final du Theil à Billy (Loir-et-Cher). In : Archäologisches Korrespondenzblatt, 1997, n°27.1, p. 73-92.
Outils
Moules de hache avec leurs noyaux
Dépôt de Thiais (Val de Marne)
Bronze final 3b (IXe siècle av. J.-C.)
Acquisition
Don de la ville de Paris - 1935
Le dépôt de Thiais contient des éléments issus d’au moins deux moules utilisés pour la production de haches à douille. Ces moules en bronze sont caractéristiques de la fin de la fin de l’âge du Bronze, qui voit un fort développement de la production en série de certains objets, particulièrement les outils comme les haches, à l’aide de moules réutilisables. UN DÉPÔT DE FONDEUR ? La découverte de Thiais est un dépôt, c’est-à-dire un ensemble d’objets enterrés ensembles en dehors d’une sépulture. En plus des deux valves de moules et des deux noyaux, le dépôt contient également deux haches à douille entière, cinq fragments, un fragment de pointe de lance à douille, un fragment de hache-marteau, un fragment de hache à talon, trois fragments de lames d’épées, six bracelets, deux fragments de bracelets et trois pièces de bronze embouties. Cet ensemble a été découvert en mai 1934 dans une pépinière à proximité du cimetière de Thiais. Lors de son entrée dans les collections du Musée d’Archéologie Nationale en 1935, cet ensemble a été interprété comme une « cachette de fondeur », c’est-à-dire comme un stock de métaux destinés à la refonte, pouvant être associé à des outils cachés en vue d’être récupérés. Si cette pratique a pu exister, les quantités impressionnantes de bronze abandonnées de cette manière et jamais récupérées (voir les dépôts de Larnaud et de Vénat) doivent nous interroger sur la pertinence de cette interprétation. Dans le cas du dépôt de Thiais, la présence d’au moins deux moules représentés chacun par une valve témoigne d’une sélection volontaire des objets abandonnés. Le moule ne pouvant fonctionner qu’en présence des deux valves, leur séparation témoigne de la volonté de sacrifice de ces objets, de manière à les rendre non fonctionnels. Les deux autres valves ont pu être placées dans d’autres dépôts ou bien être refondues et recyclées pour créer d’autres objets en bronze. Ce dépôt semble ainsi plutôt témoigner de pratiques sociales et/ou religieuses, individuelles ou collectives, impliquant la destruction et l’abandon au moins partielle de biens en bronze pourtant recyclables. LES MOULES BIVALVES À NOYAU Les moules de Thiais servaient à la production de haches à douille, un type d’objet très répandu à la fin de l’âge du Bronze. Pour ce faire, la technique de la fonte est employée : du bronze en fusion (autour de 1100-1200°C) est coulé dans une empreinte dont il prendra la forme en refroidissant et en se solidifiant. Dans le cas de Thiais, les moules permettant d’obtenir l’empreinte d’une hache à douille sont constitués de trois parties. La forme générale de la hache est formée par deux valves, dont un système de rainures et de nervures permet d’assurer le bon alignement. Celles-ci sont décorées sur l’extérieur de nervures qui peuvent évoquer des liens organiques servant à maintenir les valves lors de la coulée. Entre les deux valves étaient insérée une pièce métallique, le noyau, qui était maintenu en place dans la partie supérieure du moule grâce à des encoches. Lors de la fonte, le bronze en fusion se répartit autour du noyau qui est ensuite retiré une fois le métal solidifié, libérant ainsi une partie creuse à l’intérieur de la hache, correspondant à la douille utilisée pour son emmanchement. Ces moules réutilisables en bronze permettent la production en série de ce type de hache en répliquant la même forme à l’identique jusqu’à plusieurs dizaines de fois. L’apparition de la production en série constitue une innovation majeure de l’âge du Bronze, en partie due à l’utilisation d’un alliage à base de cuivre à 85 ou 90 % et d’étain entre 15 et 10 %, parfois associé à d’autres métaux comme le plomb à la fin de la période. LA PRODUCTION EN SÉRIE : UNE INVENTION DE L'ÂGE DU BRONZE Si la métallurgie apparaît dès le Néolithique, l’âge du Bronze est le théâtre de progrès considérables dans les techniques mises en œuvre par les artisans métallurgistes. L’invention de moules réutilisables marque ainsi une étape particulièrement importante dans l’histoire de ces techniques. Ces moules, généralement constitués de deux valves, portant chacune la moitié de l’empreinte de l’objet à reproduire, permettent de réaliser plusieurs coulées successives et de fabriquer plusieurs fois le même objet, répliqué ainsi à l’identique. Cette innovation, qui gagne l’Europe essentiellement à compter du Bronze moyen (XVIe-XIVe siècle av. J.-C.), marque les débuts de la production en série. Ce mode de production concerne la production d’outils tels que les haches ou les faucilles, qui sont réalisées en grande quantité et dont on connaît aujourd’hui de grandes séries rassemblant des dizaines voire des centaines d’exemplaires très proches si ce n’est identiques (dépôt de Beny dans le Calvados). Si des moules taillés dans la pierre sont largement utilisés pour ce type de coulée, des moules en bronze sont aussi employés. La fonte de bronze en fusion dans un moule constitué du même matériau peut sembler impossible. Néanmoins, lorsque les conditions de coulées et de refroidissement du métal sont bien maîtrisées, la rétractation du bronze doit permettre un démoulage sans problème. Cependant, les expérimentations réalisées avec ce type de moule et les techniques de l’âge du Bronze révèlent des problèmes d’adhésions entre l’objet et le moule ainsi que des déformations de ce dernier sous l’effet de la chaleur. Des doutes demeurent ainsi sur la manière dont les artisans de l’âge du Bronze produisaient des objets à l’aide de moules métalliques. Notice rédigée par Rolande Simon-Millot BIBLIOGAPHIE Mohen, J.-P. (1977) – L'âge du Bronze dans la région de Paris : catalogue synthétique des collections conservées au Musée des antiquités nationales, Paris : éditions des Musées Nationaux, 263 p. Mohen, J.-P. (1978) – Moules en bronze de l’Âge du Bronze, Antiquités nationales, n°19, p. 23-32.