Le Néolithique
Le Néolithique est la deuxième période de la Préhistoire. Il s'étend de 5800 à 2100 avant J.-C. Devenu producteur de ses subsistances, l’homme se sédentarise. Les premiers villages apparaissent et un certain nombre d’innovations techniques voient le jour : la pierre polie, la céramique, le tissage.
Les objets
dépôt
Dépôt de haches polies
Dépôt de Bernon, lieu-dit « Le Mouillarien » (Arzon, Morbihan)
Fin Ve millénaire
Acquisition
Achat 1894
Un trésor de jade sous la pierre C’est au cours de travaux agricoles, en 1893, qu’un paysan de la presqu’île de Rhuys découvre fortuitement un lot de 17 grandes haches en pierre polie, soigneusement disposées sous une pierre plate, dans une cavité aménagée de pierres sèches. Le Dr. de Closmadeuc, érudit local et témoin indirect de cette découverte, rapporte que les haches étaient disposées verticalement, tranchant vers le haut, en cercle serré, dans ce qu’il décrit comme un aménagement intentionnel. Rapidement acquis par un officier de santé de Sarzeau, cet ensemble exceptionnel est signalé à Alexandre Bertrand, alors directeur du musée des Antiquités nationales à Saint-Germain-en-Laye, qui se précipite à Vannes et en fait l’acquisition en février 1894. Des haches de prestige Les haches de Bernon mesurent entre 14,1 et 29,2 cm. Elles sont toutes taillées dans des roches métamorphiques alpines (jadéite essentiellement, parfois néphrite) et sont soigneusement polies sur toute leur surface. Ce polissage très fin leur donne un éclat presque métallique, qui confère à l’ensemble une impression de luxe et de solennité. La plupart sont non perforées, mais plusieurs présentent un trou au talon, un détail rare qui évoque des usages particuliers : port cérémoniel, suspension, ou symbolisme graphique. Cette perforation se retrouve aussi, dans le Morbihan, sur des exemplaires des tumulus de Saint-Michel à Carnac ou du Mané-er-Hroëc à Locmariaquer, ainsi que dans la gravure de la dalle de Gavrinis, qui en témoigne iconographiquement. Les formes appartiennent à la famille typologique dite carnacéenne, bien représentée dans l’ouest de la France au Néolithique moyen. Aucun des objets ne présente de trace d’usage (chocs, émoussement, polissage secondaire), ce qui confirme une fonction non utilitaire, à forte charge symbolique. Ces haches ne sont pas des outils, mais des objets de prestige et de représentation sociale. Une origine alpine et des réseaux lointains Les analyses pétrographiques et spectroradiométriques menées dans le cadre du programme européen JADE dirigé par Pierre Pétrequin ont démontré que les haches de Bernon avaient été fabriquées à partir de jade et de néphrite provenant des gisements du Mont Viso, dans les Alpes italiennes, situés à plus de 1 200 km du Morbihan. Elles ont circulé au sein de réseaux à longue distance, empruntant probablement la vallée du Rhône puis les routes atlantiques, pour aboutir en Armorique. Le dépôt de Bernon s’insère ainsi dans un phénomène plus vaste de circulation de biens prestigieux daté de la fin du 5e millénaire et du début du 4e millénaire avant J.-C, phénomène qui touche en particulier la sphère mégalithique armoricaine mais qui est également bien documenté dans toute l’Europe occidentale. Objet sacré, pouvoir et mémoire L’absence de contexte funéraire ou architectural immédiat, conjuguée à l’agencement circulaire des haches sous dalle, invite à une lecture rituelle ou votive. Ce dépôt pourrait correspondre à une offrande à caractère sacré, relevant d’une cérémonie collective ou d’une mise en retrait volontaire d’objets prestigieux, comme le proposent les travaux de Pierre et Anne-Marie Pétrequin à partir de comparaisons ethnoarchéologiques en Nouvelle-Guinée. Dans ces sociétés, la grande hache polie n’est jamais un simple outil : elle est un symbole de statut, de valeur ancestrale et d’alliance entre groupes. Par analogie, les haches de Bernon témoigneraient d’une représentation sociale du prestige, matérialisée dans un dépôt stable, durable et non récupérable, signe fort d’un sacrifice de richesse. L’ensemble de Bernon, par son homogénéité, sa composition, sa richesse matérielle et sa localisation en bordure du golfe du Morbihan , constitue un jalon fondamental dans l’étude de la symbolique néolithique de l’Ouest européen. Il s’inscrit dans un système idéel, où la hache n’est plus outil, mais objet-signe, marqueur de pouvoir, d’échange, de mémoire. Un jalon de l'Europe néolithique Aujourd’hui, le dépôt de Bernon figure parmi les ensembles emblématiques du Néolithique européen, tant pour la qualité des objets que pour leur valeur documentaire. Il illustre la complexité des échanges à longue distance, la capacité de certaines sociétés à concentrer et manipuler des objets de prestige, et la dimension symbolique forte de la hache au sein des cultures mégalithiques atlantiques. Notice rédigée par Rolande Simon-Millot Bibliographie PÉTREQUIN, Pierre et al. (dir.). JADE 1 : grandes haches alpines du Néolithique européen, Ve et IVe millénaires av. J.-C. 2 vol. Cahiers de la MSHE Ledoux, 17. Dynamiques territoriales, 6. Besançon : Presses universitaires de Franche-Comté, 2012, 1520 p. PÉTREQUIN, Pierre, GAUTHIER, Estelle, PÉTREQUIN, Anne-Marie (dir). JADE 2 : objets-signes et interprétations sociales des jades alpins dans l'Europe néolithique. 2 vol. Cahiers de la MSHE Ledoux, 27. Dynamiques territoriales, 10. Besançon : Presses universitaires de Franche-Comté, 2017, 1466 p. PÉTREQUIN Anne-Marie, PÉTREQUIN Pierre. Objets de pouvoir en Nouvelle-Guinée : approche ethnoarchéologique d'un système de signes sociaux. Catalogue de la donation Anne-Marie et Pierre Pétrequin. Paris : Réunion des musées nationaux - Grand Palais, 2006, 551 p. PASSILLÉ, Jules. Découverte de Bernon (près Arzon), presqu’île de Rhuys (Morbihan), 18 décembre 1893. Bulletin de la Société polymathique du Morbihan, 1894, p. 3-6.
Objet emblématique
Anneaux-disques
Provenances diverses
5000-4500 avant J.-C.
L’ambiguïté et la neutralité formelle du terme “anneau-disque” montrent bien toute la difficulté de caractériser précisément ces objets. Objets de valeur, ils sont largement diffusés (jusqu’à plus de 1000 km de leurs lieux de fabrication) au cours du Néolithique ancien et au début du Néolithique moyen en France. Leur production s’étale sur près de 800 ans, entre 5300 et 4500 av. J.-C. Une diffusion large dans le temps et l'espace Les premiers exemplaires apparaissent avec les débuts de la néolithisation dans le Sud de la France, avant de se diffuser vers le nord. Conçus au départ en calcaire, leurs pendants se retrouvent en schiste dans la culture Blicquy/Villeneuve-Saint-Germain au tournant du Ve millénaire. Au même moment, des exemplaires en roches vertes commencent à être échangés hors des Alpes, massifs dans lesquels on a pu localiser l’origine de leur matière première, principalement de la jadéite ou de la serpentinite, confirmée par des analyses pétrographiques ainsi que par la découverte d’ébauches. Une certaine diversité typologique trahit l’influence de plusieurs groupes culturels : certains présentent en effet une section dite “triangulaire” à bords fins, plus fréquente en Italie du Nord, tandis que d’autres montrent une section “quadrangulaire” aux rebords plus épais, qui sont mieux connus entre la Bretagne et l’Allemagne de l’ouest. Tout cela suggère des centres de production distincts. Pourtant, on ne peut guère discerner de limitations géographiques dans la répartition des différents types d’anneaux, ce qui montre que ces objets étaient partie prenante d’échanges interculturels à longue distance, denses et variés. Des objets rituels ? Leurs contextes de découvertes présentent quelques traits récurrents : ils sont généralement retrouvés éloignés de tout habitat, souvent isolés ou par paire, en milieu humide ou proche d’un monument funéraire. Le contexte de l’exemplaire de Breuilpont, mis au jour par des ouvriers durant le creusement d’une ballastière, est mal connu. L’anneau de Sublaines, en revanche, a été recueilli vers 1875 dans une zone marécageuse, près de laquelle étaient implantés deux importants tumulus de l’âge du Fer (les “Danges” de Sublaines). Le dépôt rituel d’objets en milieu humide revient fréquemment dans l’approche des sociétés du Néolithique et de l’âge du Bronze. La déposition d’objets en un même lieu constitue en effet, avec la concentration de monuments souvent funéraires et leur réutilisation sur plusieurs millénaires, la manifestation la plus évidente d’une conception construite et ritualisée du paysage sur le long terme. Les anneaux de Saint-Christophe (Vienne) ont été découverts ensemble, également en milieu marécageux. Ils se démarquent par leur matériau : une roche granitique assez claire, dont l’origine, sinon locale du moins proche (les massif anciens d’Auvergne), peut montrer une volonté de s’affranchir des réseaux d’approvisionnement alpins. On constate plus rarement des dépôts multiples, comme celui de Saint-Julien près de Quiberon, qui associe quatre anneaux dont un, provenant de la collection de l’archéologue breton Paul Du Chatellier, est présenté ici. Bien qu’il s’agisse d’une découverte ancienne datant de la fin du XIXe siècle, on suspecte qu’ils faisaient à l’origine partie d’un ensemble mobilier comprenant également les deux grandes haches en jadéite découvertes au même endroit. Une symbolique complexe De multiples hypothèses furent proposées dès le XIXe siècle pour expliquer leur usage, notamment comme “casse-têtes” ou armes, en se fondant sur des exemples ethnographiques. On remarque toutefois très tôt que ces anneaux émettent un son musical lorsqu’ils sont frappés avec une baguette en bois (Saint-Christophe par exemple). Si la fonction comme parure corporelle est attestée pour les anneaux en schiste du bassin parisien, les archéologues restent prudents pour leurs homologues en roches vertes, qui peuvent avoir acquis, tout comme les haches polies, une valeur symbolique affranchie de tout usage concret. On en connaît des représentations gravées sur les mégalithes de Bretagne, accompagnant toujours une hache et une crosse, comme sur les orthostates du cairn de Mané Groh, ou encore de Mané er Hroëk, dans le Morbihan. C’est d’ailleurs à l’intérieur de ce dernier que fut mis au jour une très longue hache en jadéite dont le talon était engagé dans un anneau en roche verte, ce qui suggère une relation étroite entre les deux objets, au sein d’un système de signes qui semble s’élaborer sur toute la façade Atlantique au cours du Néolithique (Cassen et Pétrequin, 2018). Il s’agit en outre d’une des rares occurrences d’anneau en contexte funéraire confirmé. Notice rédigée par Rolande Simon-Millot Bibliographie CASSEN Serge, GRIMAUD Valentin et PETREQUIN Pierre. Objets-signes et signes de l’objet. Iconographie des anneaux et des haches néolithiques dans le nord de la France. Journal of historical philological and cultural studies2, vol. 57, 2018, p. 227‑243. PETREQUIN Pierre et. al. La production des anneaux-disques alpins pendant les VIe et Ve millénaires av. J.-C. et le Mont Viso. Revue archéologique de l’Est - Suppléments, 41e supplément, décembre 2015, p. 259. Liens utiles Dépôt de haches polies
parure
Bracelets à oreillettes
Champ-Colombe 1, Réallon (Hautes-Alpes)
Bronze final, 9e siècle avant J.-C.
Ces bracelets et les riches parures annulaires réunies dans le dépôt de Champ-Colombe témoignent de la permanence du bronze dans la production de parure au début de l’âge du Fer. L'élégance alpine à l'âge du Bronze Les Alpes semblent connaître à la fin de l’âge du Bronze une sorte d’âge d’or, caractérisé par des sites d’habitats en bord de lac particulièrement riches et l’exploitation des ressources locales comme le bois et le cuivre. Les découvertes de nombreux dépôts d’objets métalliques dans le domaine alpin semblent confirmer cette impression. Beaucoup sont composés d’éléments de parures majoritairement considérés comme féminins. Dans leurs versions les plus simples, ces ensembles ne comprennent que quelques bracelets et des anneaux de jambe, mais certains accueillent d’autres catégories comme des torques (des colliers), des phalères (appliques circulaires), des éléments de ceinture en métal, des boutons et des épingles. Cette très riche dotation personnelle, si elle était destinée à une seule femme, devait lui couvrir une large partie du corps et probablement n’être portée que par quelques-unes en de rares occasions. Quand l'orage dévoile le passé : la découverte de Champ-Colombe Véritable archétype des grands dépôts alpins de la fin de l’âge du Bronze final, le dépôt de Champ-Colombe 1 est le premier des trois dépôts d’objets en bronze découverts sur la commune de Réallon. L’historique de sa découverte est un peu compliqué. C’est à la suite d’un « violent orage » que des bergers découvrirent fortuitement en février 1870, plus de deux cents objets en bronze dans une « ravine creusée par les eaux torrentielles ». Une partie d’entre eux furent vendus à M. Vaganay, un antiquaire de Lyon. Cette première transaction comprenait l’essentiel du dépôt, soit vingt bracelets, deux mors, une agrafe de ceinture, une phalère, une grande épingle, trois faucilles, un couteau à douille, des appliques, des pendeloques, des boutons, des anneaux et des perles en bronze, en ambre et en verre qui furent ensuite acquis par le musée d’archéologie de Saint-Germain-en-Laye. Informé de cette découverte, l’archéologue lyonnais Ernest Chantre mena au cours de l’année 1870 quelques investigations de terrain à Réallon et découvrit plusieurs autres dizaines de boutons, appliques et anneaux attribuées au même dépôt. Il en fit don à la Commission de Topographie des Gaules qui les reversa ensuite au musée de Saint-Germain-en-Laye. Pour finir, quelques objets, perles, appliques et pendeloques, qui étaient encore entre les mains de l’abbé Arnaud, curé de Réallon, furent également achetés peu de temps après par le même musée. Aujourd’hui, l’ensemble des objets de bronze découvert en 1870 est donc réuni et conservé au Musée d’Archéologie nationale. Comme neufs ! Les deux bracelets de Réallon présentés ici, sont composés d’un jonc creux terminé par deux parties plates appelées oreillettes. La surface du jonc est très richement décorée de cannelures, de nervures et de fins motifs incisés tels que des triangles hachurés. Ces motifs géométriques très couvrants sont caractéristiques des régions alpines. Ils ont probablement été réalisés à la fonte à la cire perdue, selon un processus qui suppose d’abord la réalisation d’une épreuve de l’objet en cire. Ce modèle de cire porte le décor. Enrobé d’argile, il est ensuite chauffé pour éliminer la cire et c’est dans ce moule de terre ainsi obtenu que sera fondu le bracelet en bronze qui épousera chaque détail du décor. Cette technique, qui permet d’obtenir des articles variés de formes sophistiquées et des décors complexes d’une grande finesse, est très utilisée en Europe dès l’âge du Bronze moyen, à partir de 1500 av. J.-C. Notice rédigée par Rolande Simon-Millot